Arab Strap, l’art de raconter les lendemains de cuite
Falkirk, Écosse, milieu des années 90. Aidan Moffat et Malcolm Middleton bricolent leurs premières chansons avec peu de moyens, beaucoup de guitares, une boîte à rythmes et l’envie manifeste de ne surtout pas ressembler aux groupes qui remplissent alors les pages de la presse musicale britannique. Arab Strap va rapidement devenir l’un des projets les plus singuliers de la scène écossaise, signé par Chemikal Underground, le label qui accompagne aussi Mogwai et The Delgados. Leur premier album sort en novembre 1996.
La formule est rudimentaire mais redoutablement efficace : Moffat parle plus qu’il ne chante, Middleton construit autour de lui des paysages de guitares, de batteries programmées, de silences et, progressivement, d’arrangements plus ambitieux. Le tout donne une musique quelque part entre le slowcore, le post-rock et l’électronique minimale, avec une dimension spoken word qui deviendra leur marque de fabrique.
L’Angleterre vit encore au rythme de la Britpop triomphante, Arab Strap prend le chemin exactement inverse. Pas de refrains fédérateurs ni de glamour : leurs chansons parlent des bars qui ferment, des relations qui tournent mal, du sexe, de la solitude, de la jalousie, de l’alcool et de ces lendemains où l’on se demande assez sérieusement ce qu’on a bien pu foutre la veille. Mais réduire Arab Strap à la déprime serait passer à côté de leur humour et de leur sens aigu du détail. Moffat raconte les petites humiliations ordinaires avec un mélange de crudité, de distance et parfois de tendresse. Voici cinq albums pour suivre cette trajectoire.
“The Week Never Starts Round Here” (1996)

Dès le premier album, les bases sont posées : guitares lo-fi, rythmiques électroniques, atmosphères dépouillées et cette voix d’Aidan Moffat qui semble raconter les événements plutôt que les chanter. “The First Big Weekend“, enregistré à l’origine comme un simple morceau destiné à accompagner une session de B-side, va pourtant devenir leur carte de visite et attirer l’attention de John Peel. Le morceau raconte un week-end de beuverie avec une précision presque documentaire, sans chercher à transformer ses personnages en héros. C’est précisément ce qui fait mouche. Arab Strap ne cherche pas le grand récit rock : ils racontent ce qui s’est passé vendredi soir, et c’est déjà suffisamment compliqué comme ça.
“Philophobia” (1998)

Ici, Arab Strap affine considérablement sa formule. Les chansons gagnent en ampleur sans perdre leur côté poisseux, et Moffat trouve progressivement cette manière très particulière de transformer les histoires de sexe, de rupture et de solitude en véritables petits films. Le titre lui-même, qui désigne la peur de tomber amoureux, donne une bonne idée du programme. “Packs of Three” en est l’un des sommets : une histoire de désir, de jalousie et de relation bancale racontée sans aucune volonté de rendre les choses plus jolies qu’elles ne le sont. Mais derrière la crudité, il y a déjà quelque chose de plus fragile. Arab Strap ne se contente pas de constater les dégâts : ils semblent parfois chercher à comprendre pourquoi leurs personnages reviennent toujours au même endroit.
“The Red Thread” (2001)

“The Red Thread” marque une nouvelle étape. Le son devient plus dense et plus travaillé, avec des cordes, des guitares plus imposantes et des éléments électroniques qui peuvent surgir sous la musique. Le contraste entre l’intimité des textes et l’ampleur croissante des arrangements devient l’une des forces du duo. “Haunt Me” fait ainsi dialoguer les cordes et une mélancolie presque cinématographique, tandis que Turbulence fait crépiter les beats sous la chanson. “Love Detective” reste l’un des titres les plus parlants de cette période : la jalousie et la paranoïa y deviennent une enquête sentimentale aussi minable que fascinante. Arab Strap continue de regarder les relations humaines par le mauvais côté de la lorgnette, mais leur musique s’est considérablement enrichie.
“Monday at the Hug & Pint” (2003)

Peut-être le disque où leur univers s’ouvre le plus. Sorti en avril 2003, “Monday at the Hug & Pint” fait circuler davantage de couleurs dans la musique du duo : violon, pedal steel, cornemuses, percussions, arrangements plus luxuriants. Le disque accueille également Conor Oberst de Bright Eyes, Barry Burns de Mogwai et Bill Wells. “The Shy Retirer” reste l’un de leurs morceaux les plus évidents, mais le disque vaut justement pour ce qui se passe autour : les chansons peuvent devenir plus mélodiques sans perdre leur étrangeté, passer d’une forme de violence sourde à une mélancolie presque folk. Arab Strap n’est plus seulement le duo de la boîte à rythmes et des histoires de beuverie. Leur monde s’est agrandi.
“As Days Get Dark” (2021)

Seize ans après “The Last Romance“, Arab Strap revient et constate que le temps a passé sans forcément arranger les choses. La voix de Moffat est plus grave, le groupe plus assuré, et la musique peut désormais se permettre d’être beaucoup plus ambitieuse. Mais l’humour noir, la lucidité et cette manière de regarder les relations humaines sans leur chercher d’excuse sont toujours là. Le disque fonctionne surtout parce qu’il ne cherche pas à refaire le Arab Strap de 1996. Le duo a vieilli, et sa musique aussi. Les nuits sont peut-être moins adolescentes, mais la solitude, le désir, la peur et les absurdités de l’existence n’ont manifestement pas pris une ride. “As Days Get Dark” rappelle ainsi que leur véritable sujet n’a jamais été la cuite ou la rupture : c’était ce que les êtres humains font les uns des autres, et à eux-mêmes, lorsqu’ils essaient malgré tout de vivre ensemble.
Arab Strap, c’est un peu comme relire ses vieux textos à 4 heures du matin en se demandant pourquoi tout a foiré. Sauf qu’eux en ont fait une forme de poésie. Et qu’ils ont suffisamment fait évoluer leur musique pour que le procédé ne devienne jamais une simple recette. Leur dernier album “Encrypted Valentines” est sorti en 2025 sur leur propre label.
Infos : le Bandcamp du groupe
