Jhené Aiko, douceur californienne
Après six ans d’absence, la chanteuse de Los Angeles revient avec “Westside Whimsy“, un disque qui ressemble à une invitation à rouler sans destination sur les routes californiennes.
Il aura donc fallu attendre 2026 pour que Jhené Aiko arrive jusqu’à nos oreilles. La faute, sans doute, à une carrière construite loin des chemins les plus évidents de la pop internationale. Car si son nom est familier aux amateurs de R&B américain, la chanteuse californienne reste relativement discrète de ce côté-ci de l’Atlantique. Pourtant, elle chante depuis l’adolescence et a déjà traversé plusieurs vies musicales.
Née dans la Cité des Anges en 1988, Aiko apparaît dès 2002 sur des titres du groupe B2K, alors qu’elle n’a que quaotorze ans. Elle est ensuite signée chez Epic, prépare un premier album qui ne verra finalement jamais le jour, puis choisit de se retirer de l’industrie pour reprendre ses études. Elle réapparaît en 2011 avec “Sailing Soul(s)“, une mixtape qui pose les bases de ce qui deviendra sa signature : une voix douce, presque flottante, des productions R&B dépouillées et des textes beaucoup plus personnels que ceux qu’on lui demandait de chanter adolescente.
La suite sera plus visible aux Etats-Unis : l’EP “Sail Out” en 2013, “Souled Out” en 2014, “Trip” en 2017, puis “Chilombo” en 2020. Entre-temps, elle forme aussi Twenty88 avec Big Sean et multiplie les collaborations, notamment avec Kendrick Lamar, Drake, Childish Gambino ou Ab-Soul. “Chilombo“, son dernier album en date, atteindra la deuxième place du Billboard 200 et lui vaudra trois nominations aux Grammy Awards.
Ce qui frappe aujourd’hui avec “Westside Whimsy“, c’est justement l’impression que tout ce parcours a servi à construire un univers qui n’a jamais vraiment cherché à courir après la tendance. Jhené Aiko avance à son rythme. Le nouvel album compte vingt morceaux, mais ne donne jamais l’impression de vouloir remplir une case du R&B contemporain. La voix reste en apesanteur, les arrangements privilégient les atmosphères, les basses rondes, les rythmes souples. On est davantage dans le mouvement d’une voiture qui glisse sur une avenue de Los Angeles que dans la démonstration vocale.
Le titre de l’album n’est d’ailleurs pas anodin. Aiko revendique une Californie faite de culture automobile, de surf, de plage, de décontraction et de road trips, avec une influence assumée du rap, du R&B et de la soul des années 90. Et cela s’entend. “Westside Whimsy” ne cherche pas à reconstituer les années 90 : il en conserve plutôt la sensation, cette façon de laisser respirer les morceaux et de faire de la nonchalance une véritable esthétique.
Les invités racontent aussi quelque chose de cette géographie musicale. Ab-Soul apparaît sur “Love Bomb“, Tyga sur “Like, Whatever“, Larry June sur “Neighbors” et Kendrick Lamar sur “So Good“. Ce dernier retrouve Aiko après plusieurs collaborations, dont “Growing Apart (To Get Closer)” en 2010 et “Stay Ready (What a Life)” sur “Sail Out“. Mais le plus intéressant reste ce qui se passe lorsque les invités disparaissent. Sur “Ghost“, “Break“, “Lullaby“, “Mine” ou “A Living Light“, Jhené Aiko n’a pas besoin de beaucoup d’effets pour installer son monde. Elle chante comme si elle nous parlait à quelques centimètres, avec cette manière particulière de ne jamais forcer l’émotion. Même lorsqu’elle évoque les relations sentimentales, les désillusions ou le désir, elle préfère le murmure à l’explosion.
C’est peut-être ce qui rend la découverte aussi agréable aujourd’hui. “Westside Whimsy” n’est pas le disque d’une artiste qui cherche à se faire connaître. C’est celui d’une chanteuse qui possède déjà son langage, son territoire et son public, et qui semble avoir accepté de prendre tout son temps. Six ans après “Chilombo“, Jhené Aiko revient avec un disque qui porte son nom sans donner l’impression de réclamer notre attention. Il suffit finalement de se laisser embarquer à Los Angeles est loin, alors que la nuit tombe.
★★★☆☆
