Kelsey Lu, à la source
Kelsey Lu demande de l’aide à Dieu. Mais peut-être que, pour elle, Dieu n’est jamais très loin : il est dans le violoncelle, dans la voix, dans les autres, dans le monde, et, finalement, dans cette part de nous-mêmes que nous passons tant de temps à chercher ailleurs.
Il faut parfois sept ans pour comprendre qu’on n’a plus besoin de courir. Sept ans entre “Blood“, premier album de Kelsey Lu, et “So Help Me God“. Un temps suffisamment long pour disparaître du radar pop sans vraiment disparaître de la musique. Entre les deux, la violoncelliste et chanteuse américaine a composé pour le cinéma, participé à des installations, collaboré avec des artistes aussi différents que Sampha, Blood Orange ou Yves Tumor, et poursuivi une pratique qui déborde largement le cadre de l’album. Elle revient aujourd’hui avec dix morceaux et près de cinquante minutes qui semblent avoir été conçus dans cet espace où la musique cesse d’être un produit pour redevenir une expérience.
Kelsey Lu a toujours été difficile à enfermer. Formée au violoncelle classique, révélée par le dépouillement presque mystique de “Church” en 2016, elle avait fait de son instrument un organisme vivant : cordes frottées, voix superposées, boucles, silences, prières. “Blood“, en 2019, élargissait considérablement le spectre, entre pop expérimentale, soul, musique contemporaine et électronique. “So Help Me God” ne cherche pas à reproduire cette formule. Il semble plutôt vouloir comprendre ce qu’il y avait derrière elle.
Et derrière, il y a Dieu. Ou plutôt la question de Dieu. “So Help Me God” pourrait être une supplique. Chez Kelsey Lu, c’est effectivement un appel au secours, mais un appel dont la réponse ne viendrait pas nécessairement d’en haut. « We all have the source within us », explique-t-elle. Nous portons tous la source en nous. Elle parle de beauté et d’amour, de confiance en son intuition, de la nécessité de revenir à soi plutôt que de chercher constamment les réponses à l’extérieur.
Sans jamais se réclamer de Spinoza, Kelsey Lu lui fait ici un drôle de signe de tête. Son Dieu n’est pas exactement celui qui surveille, punit ou récompense. Il ressemble davantage à une force immanente, quelque chose qui circule dans les êtres et dans le monde et auquel il faudrait apprendre à se reconnecter. Le titre de l’album est religieux, mais sa spiritualité est presque panthéiste. Dieu est peut-être partout ; encore faut-il apprendre à l’entendre.
La musique s’en charge. Dès “Reaper“, huit minutes trente qui ouvrent l’album, Kelsey Lu installe une tension entre l’extase et la menace. Les cordes montent, la voix semble parfois se dissoudre dans son propre écho, les arrangements prennent des proportions cinématographiques avant de retomber dans l’intime. Le morceau ne cherche pas le refrain qui libère : il préfère l’état de suspension. Puis vient “Portrait of a Lady on Fire“, dont le titre emprunte évidemment au film de Céline Sciamma. Lu a expliqué que le film avait nourri son travail sur le désir et le manque ; mais chez elle, le désir n’est jamais tout à fait séparé de la perte. Aimer quelque chose, c’est déjà savoir qu’on ne pourra pas le retenir.
Ce qui frappe surtout, c’est la façon dont “So Help Me God” refuse de choisir entre la beauté et l’étrangeté. Les guitares saturées peuvent surgir au milieu d’un arrangement de cordes, les chœurs prennent des allures liturgiques avant d’être traversés par des pulsations électroniques, et la voix de Lu peut passer du murmure à une sorte de cri lyrique. Le disque est produit par Lu avec Jack Antonoff et Yves Rothman, et accueille notamment Sampha, Kamasi Washington et Kim Gordon : trois présences qui pourraient sembler relever du name-dropping si elles n’étaient pas aussi parfaitement intégrées à cette étrange architecture.
“Running to Pain” donne son titre à l’une des idées centrales du disque : pourquoi courons-nous parfois vers ce qui nous fait souffrir ? Pourquoi répétons-nous les mêmes gestes, les mêmes erreurs, les mêmes attachements ? Lu ne répond pas vraiment. Elle observe. Et cette absence de résolution est importante : pendant les sept années qui séparent ses deux albums, elle dit avoir appris à rester avec l’incertitude, à laisser certaines choses demeurer irrésolues.
C’est peut-être là que cet album devient le plus intéressant. Il ne s’agit pas d’un disque qui aurait trouvé la lumière après avoir traversé les ténèbres. Il semble plutôt avoir compris que les deux sont indissociables. La douleur n’est pas l’antithèse de la guérison ; elle en constitue parfois le chemin. Le titre “Comfort” pourrait résumer à lui seul cette philosophie : chercher un endroit où se poser sans prétendre avoir tout compris. Et puis il y a “American Sonnet“, “852“, “Only the Lonely“, jusqu’à “Cutting Off the Head of a Ghost“, qui ferme l’album. Les titres eux-mêmes dessinent une trajectoire : la mort, le feu, l’action, la douleur, le réconfort, le sonnet, la solitude, puis le fantôme dont il faut couper la tête. Une sorte de cérémonie de désencombrement intérieur.
Kelsey Lu n’a donc pas simplement attendu sept ans pour revenir. Elle a changé sa manière d’être musicienne. Son travail s’est déplacé vers les galeries, les performances, les images, les installations ; la musique n’est plus nécessairement le centre mais devient l’un des éléments d’un ensemble plus vaste. So Help Me God en porte la trace : il ne ressemble pas tant à une collection de chansons qu’à un monde que Lu aurait patiemment construit.
Il y a bien quelques moments où cette ambition tourne à la grandiloquence. “Better Than That“, notamment, paraît moins convaincant que les morceaux où Lu accepte de laisser les choses flotter, se fissurer ou s’étirer. Ce n’est qu’un léger décrochage au sein d’un album par ailleurs remarquablement cohérent. Mais lorsque tout s’aligne, quelque chose de rare se produit. La musique semble ne plus vouloir nous conduire quelque part. Elle veut simplement nous remettre en contact avec ce qui est déjà là : le corps, le souffle, le désir, la nature, la douleur, les autres. Une musique qui ne promet pas le salut, mais une manière de regarder autrement ce qui nous entoure.
★★★★☆
