American Music Club entre brume et lumière
Mark Eitzel n’a jamais été du genre à embellir les choses. Il chante comme on se confie, avec une franchise désarmante, oscillant entre le murmure d’un homme qui a trop bu et le cri d’un cœur brisé. “San Francisco“, septième album d’American Music Club, est à son image : lucide, désabusé, mais toujours hanté par une lueur d’espoir. Ouf.
Après “Mercury“, AMC revient avec un disque qui semble à première écoute plus fluide, plus immédiat, moins éclaté que son prédécesseur. Mais “San Francisco” n’est pas pour autant un album sage. Les ballades dépouillées y côtoient des morceaux plus électriques, parfois presque pop, et la production de Joe Chiccarelli donne au groupe une ampleur nouvelle sans parvenir à lisser complètement les aspérités d’Eitzel.
Dès Fearless, on est plongé dans cet entre-deux propre à Eitzel, ce moment où tout peut basculer entre la lumière et l’abîme. « Will I fall into a cool, cool river? Or will I fall into a frozen lake? » chante-t-il, résumant en une ligne toute la philosophie d’AMC : on va tomber, la seule question est de savoir où. Et pourtant, Fearless laisse entrevoir quelque chose de peu habituel chez Eitzel : la possibilité que l’amour ne conduise pas forcément au désastre.
L’amour, la solitude, le cynisme amoureux… Tous les thèmes récurrents d’Eitzel sont là. “It’s Your Birthday” a l’apparence d’un slow de fin de soirée, mais derrière ses arpèges délicats et ses nappes de guitare, il cache un texte d’une âpreté vertigineuse. “Wish the World Away” joue sur un tempo plus enlevé, avec des guitares plus franchement rock, mais la voix traînante d’Eitzel trahit l’inévitable mélancolie qui colle à ses mots. Ce sont précisément ces morceaux plus produits qui ont pu agacer certains critiques, là où les titres les plus simples, comme “Fearless” ou “The Thorn in My Side Is Gone“, apparaissent souvent comme les plus bouleversants.
L’album jongle ainsi entre ballades minimalistes et morceaux plus denses, où les guitares électriques prennent de la place sans jamais masquer complètement l’essentiel : cette voix, cette façon de chanter comme si chaque ligne était la dernière. Les arrangements de Bruce Kaphan donnent une couleur particulièrement flottante à l’ensemble, notamment grâce à son pedal steel, qui enveloppe “Fearless” et “Cape Canaveral” d’une brume presque irréelle.
Mais “San Francisco” n’est pas un disque pour s’apitoyer. C’est un album pour ceux qui continuent à avancer, même en titubant. Eitzel chante l’échec avec une telle élégance qu’il finit parfois par ressembler à une forme de victoire. Même lorsque la musique se fait plus ample ou plus accessible, cette voix cabossée ramène tout à quelque chose de profondément humain.
Si “San Francisco” paraît plus fluide, c’est peut-être moins parce qu’il aurait définitivement résolu les tensions de “Mercury” que parce qu’il les expose autrement. Là où son prédécesseur semblait constamment tiraillé entre expérimentation, lyrisme et arrangements luxuriants, “San Francisco” passe plus naturellement d’une chanson à l’autre, quitte à se montrer parfois trop habillé. Mais les deux albums restent liés : “Mercury” est la tempête, “San Francisco” l’accalmie. Une accalmie relative, évidemment, car chez Mark Eitzel les nuages ne disparaissent jamais tout à fait.
★★★★☆
American Music Club “San Francisco” (1993)
