Mykki Blanco, enfin chez lui
Mykki Blanco a longtemps fait de son propre corps un champ de bataille. Sur “Cafe Paradiso“, il semble enfin avoir envie d’habiter le monde plutôt que de le provoquer. Un disque de nuit, de sexe, de solitude et de désir, aussi frontal que tendrement mélancolique.
Il faut se souvenir de ce qu’était Mykki Blanco au début des années 2010. Un type qui arrivait dans le rap avec des perruques, du maquillage, des guitares saturées, des beats industriels et une manière de foutre le feu aux catégories avant même qu’on ait eu le temps de lui coller une étiquette. Poète, performeur, rappeur, artiste visuel ? Blanco n’a jamais vraiment choisi entre ces identités. Son premier livre de poésie précédait même ses premiers disques. Depuis, il a traversé le hip-hop, le punk, le club, l’art contemporain, le ballroom et tout ce qui pouvait lui permettre de ne pas devenir prévisible.
“Cafe Paradiso” pourrait donc être son disque le moins évident à première écoute. Parce que le personnage est toujours là, mais qu’il a cessé d’occuper tout l’espace. Dès “Little Feet“, quelque chose a changé. La nuit est encore là, les corps aussi, mais il n’est plus nécessaire de les transformer en provocation. Blanco regarde. Il traîne. Il baise. Il boit. Il marche. Il observe les gens dans les cafés et les bars. “NYC DOGS” remet immédiatement le feu aux poudres, avec ses injonctions sexuelles et son énergie de meute, tandis que “Butt Sex” assume une vulgarité presque joyeuse. Les « baddies » sont appelées sur le dancefloor, les autres priées de dégager. Chez Blanco, même la drague peut prendre des allures de performance.
Mais le plus beau est ailleurs. Dans “Wasted in Soho“, Blanco regarde Manhattan depuis le trottoir, avec cette impression légèrement déprimante que la ville qu’on aimait est devenue une vitrine pour gens riches. Une fille veut un latte, lui une bière, et soudain la chanson devient moins une histoire de sexe qu’une histoire de territoire. Qui habite encore New York ? Qui peut encore s’y perdre ? Qui a remplacé ceux qui étaient là avant ? Blanco ne théorise rien. Il pose son regard sur une scène minuscule et laisse la mélancolie faire son travail.
C’est là que “Cafe Paradiso” devient passionnant. Derrière le personnage qui hurlait autrefois sa liberté à la figure du public, il y a désormais quelqu’un qui accepte de ne pas être au centre de chaque scène. Blanco décrit lui-même le disque comme destiné aux « cosmopolitan aesthetes », ces gens qui peuvent s’asseoir seuls dans un café et réfléchir à la vie qu’ils veulent fabriquer. La formule pourrait sembler prétentieuse si elle ne correspondait pas aussi précisément à ce que raconte l’album. C’est justement un disque de cette solitude-là : pas celle de l’isolement, mais celle de celui qui regarde les autres vivre, qui fantasme, désire, observe, se souvient et essaie de comprendre ce qu’il veut encore faire de sa propre vie. Le café comme poste d’observation.
Musicalement, Blanco refuse évidemment de se tenir tranquille. Avec FaltyDL, il fait circuler le disque entre synth-pop, disco, rock arty, électro, rap et musiques de club. “FOXES“, long morceau central presque halluciné, bascule vers une menace de conte pour enfants sous acide. Fuck as Friends transforme une histoire de séparation en morceau synth-pop frénétique. “Hey Dopeman” et “Tough Guy” retrouvent le rap, mais débarrassé de l’obligation de prouver quoi que ce soit. Sur “Cut Me Open” et “Spread For Me“, la voix se fait plus douce, presque fragile. Le contraste avec les morceaux sexuels et bravaches n’est pas un simple exercice de variété. Il révèle ce qui était peut-être caché depuis le début : chez Mykki Blanco, l’obscénité a toujours été une façon de parler du désir, donc de la vulnérabilité.
C’est peut-être pour cela que le dernier morceau, “God Is Alive“, paraît presque trop grand. Après avoir passé quarante minutes dans les bars, les rues, les chambres et les dancefloors, Blanco regarde soudain vers le ciel. C’est moins convaincant, mais même cette maladresse a quelque chose de touchant. Il fallait bien qu’un jour le provocateur se retrouve seul avec ses questions. Le titre “Cafe Paradiso” finit alors par prendre tout son sens. Le paradis de Blanco n’est pas une utopie queer, pas un club inaccessible, pas même Big Apple. C’est un endroit beaucoup plus banal : une table, un verre, quelques inconnus autour, la possibilité de rester seul sans être abandonné. Après avoir passé sa carrière à fabriquer des personnages, Mykki Blanco semble découvrir quelque chose de beaucoup plus difficile : le plaisir d’être simplement là. Et c’est peut-être son disque le plus libre.
