Swell, la beauté désolée de San Francisco

Swell, la beauté désolée de San Francisco
Au début des années 90, San Francisco ne se résume pas aux fantômes du Summer of Love. Dans le Tenderloin, quartier alors particulièrement délabré, David Freel, Sean Kirkpatrick et leurs compagnons bricolent une musique à l’image de leur environnement : sèche, mélancolique, un peu bancale et pourtant étrangement accueillante. Leur repaire du 41 Turk Street devient à la fois studio, local de répétition et adresse artistique, au point de donner son nom à leur troisième album.

Swell n’aura jamais vraiment connu le succès qu’il méritait, malgré une reconnaissance particulière en France et le soutien de quelques passeurs comme Bernard Lenoir. La trajectoire du groupe ressemble ainsi à celle de beaucoup de formations indépendantes de cette époque : quelques disques essentiels, un public fidèle, puis une lente disparition des radars. Avec David Freel, mort en 2022, c’est aussi une certaine idée du rock indépendant américain qui s’est éteinte.

Swell” (1990)

Le premier album pose immédiatement les bases : la guitare acoustique de Freel, des guitares électriques qui surgissent dans le décor, une batterie qui refuse les automatismes et cette voix sèche, détachée, qui semble toujours chanter depuis quelques mètres derrière nous. Le groupe mélange folk, post-punk, noise pop et atmosphères cinématographiques sans jamais donner l’impression de faire ses gammes. Ce qui frappe surtout, c’est cette manière de faire beaucoup avec peu. Swell ne cherche ni la puissance ni la virtuosité. Il préfère les silences, les accidents et les mélodies qui restent légèrement de travers. Une musique déjà très personnelle, enregistrée à l’écart des circuits habituels et qui contient en germe tout ce que le groupe développera ensuite.

…Well?” (1992)

Avec ce deuxième album, Swell approfondit son goût pour les ambiances nocturnes et les chansons qui semblent flotter entre deux eaux. Le disque garde cette économie de moyens mais gagne en profondeur, avec des arrangements plus travaillés et cette façon si particulière de faire surgir une guitare électrique au milieu d’une chanson presque nue. C’est aussi le disque qui commence à installer véritablement la mythologie du groupe : 41 Turk Street, le Tenderloin, les enregistrements réalisés dans cet espace qui tient autant du squat que du laboratoire. La musique semble porter les traces de cet environnement sans jamais chercher à le documenter.

41” (1994)

Le sommet. Enregistré de nouveau au 41 Turk Street, cet album condense tout ce qui faisait le charme de Swell : une guitare acoustique omniprésente, une basse hypnotique, les batteries étrangement syncopées de Sean Kirkpatrick et cette voix de Freel, calme en apparence mais toujours traversée par une inquiétude sourde. Le disque possède cette qualité rare des grands albums de l’indie américain des années 90 : il paraît presque modeste, puis finit par prendre toute la place. Ne cherchant jamais le morceau qui mettra tout le monde d’accord, “41” avance à son rythme, entre folk bancal, rock oblique et mélancolie urbaine. Musique de marge certes mais qui, paradoxalement, semble aujourd’hui beaucoup moins datée que quantité de disques plus ambitieux de son époque.

Too Many Days Without Thinking” (1997)

Trois ans plus tard, Swell signe peut-être son disque le plus accessible sans renoncer à son étrangeté. Too Many Days Without Thinking conserve les guitares sèches et la voix de Freel mais laisse davantage entrer les mélodies. Le disque aurait pu ouvrir au groupe une audience plus large, mais des problèmes avec son label retardent sa sortie et contribuent à gâcher cette possibilité. C’est pourtant là que Swell atteint une forme d’équilibre assez fascinante : les chansons sont plus immédiatement mémorisables, mais le groupe conserve cette nonchalance, cette manière de jouer légèrement à côté du rock indépendant dominant. Une réussite discrète, à l’image de ceux qui l’ont composée.

For All the Beautiful People” (1998)

Swell change encore de visage. Avec Rob Ellis, batteur notamment associé à PJ Harvey, le groupe accentue son versant psychédélique et assombrit ses paysages. Monte Vallier est toujours là, mais l’époque de la petite bande du 41 Turk Street commence à appartenir au passé. Le disque est moins immédiatement évident que “Too Many Days Without Thinking“, mais il montre un groupe qui refuse de simplement reproduire sa formule. Les guitares se font plus épaisses, les atmosphères plus troubles, comme si Swell cherchait à s’éloigner progressivement de son propre mythe. C’est aussi l’un des derniers moments où le nom Swell désigne encore véritablement un groupe plutôt que le projet de David Freel.

Une beauté à part

Swell n’a jamais vraiment appartenu à une scène. Trop mélancolique pour le rock alternatif triomphant, trop rugueux pour le folk, trop discret pour devenir culte à grande échelle. Et c’est peut-être ce qui explique pourquoi ses meilleurs disques ont si bien vieilli. Ils ne racontaient pas leur époque, ils semblaient déjà lui échapper. Pour ceux qui les ont découverts à l’époque, notamment en France, Swell reste ce genre de groupe que l’on aimerait avoir vu devenir immense. Pour les autres, il reste quelques disques à exhumer, à commencer par “41“. Une musique de chambre pour les laissés-pour-compte du rêve américain.

J-Marc Grosdemouge

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