L’entre deux
Coincé entre “Cindy” et “If You Only Knew“, cet EP documente un moment de flottement créatif -et c’est précisément ce qui fait sa valeur. “I Guess I Would” ne cherche ni à relancer une dynamique, ni à faire oublier un silence. Il accepte l’entre-deux, l’habite pleinement. Un disque discret, presque absent, à la mélancolie diffuse.
Cet EP existe en creux pour de bonnes raisons. Parce qu’il est difficilement trouvable en streaming, longtemps relégué aux marges des catalogues officiels. Parce qu’il paraît entre deux albums, en 1995, à un moment où Acetone traverse une zone de flou, presque une panne sèche : plus vraiment l’élan du début, pas encore la précision de “If You Only Knew“. Et parce que ce disque, EP de reprises plus qu’album à part entière, ne revendique jamais sa place. Il s’insinue, se dérobe, refuse la frontalité.
Ce qui aurait pu rester un simple objet de transition devient pourtant un révélateur. Sept reprises country et roots enregistrées sans emphase, comme si le groupe cherchait moins à publier qu’à se souvenir pourquoi il joue. Jerry Cole, Hank Williams, les Everly Brothers : Acetone ne convoque pas l’Amérique mythifiée, mais son envers fatigué, celui des mélodies essorées, des routes secondaires, de la lassitude sentimentale. Les tempos sont étirés jusqu’à la quasi-immobilité, les guitares de Mark Lightcap effleurent plus qu’elles n’énoncent, la rythmique se contente de maintenir l’équilibre. Tout semble sur le point de s’effacer.
La voix de Richie Lee, toujours légèrement en retrait, donne à ces chansons une tonalité spectrale. “I Guess I Would“, la chanson, résume l’ensemble : un titre au conditionnel, comme une profession de foi minimaliste, où le désir n’est jamais affirmé mais constamment ajourné. Acetone transforme ces reprises en chansons fantômes, privées de centre, mais chargées d’une émotion sourde et persistante.
★★★★☆
Acetone “I Guess I Would” (Vernon Yard Recordings), 1995
