Conway The Machine, survivre comme méthode
Un album sans lumière au bout du tunnel, mais avec une certitude sourde : certaines voix, même cabossées, refusent de disparaître. Ni les balles, ni le temps, ni le succès n’ont eu raison de Conway The Machine, qui transforme la survie en manifeste et le rap en acte de persistance.
Il y a des albums qui avancent en ligne droite, et d’autres qui boitent… mais dont chaque pas pèse plus lourd. Comme ce “You Can’t Kill God With Bullets“. Conway The Machine rappe comme il marche : marqué, ralenti, mais impossible à arrêter. Sa voix abîmée transforme chaque morceau en constat médico-légal. Pas de rédemption spectaculaire ici, pas de morale plaquée. Juste un type de Buffalo qui fait l’inventaire de ce qui survit quand tout aurait dû s’éteindre.
Le titre résume tout. Ce n’est pas une punchline, c’est une thèse. Conway parle de lui comme d’un corps qu’on n’a pas réussi à achever : balle dans la tête, visage paralysé, entourage décimé, mais aussi comme d’une entité rapologique que ni l’industrie ni la violence n’ont su dissoudre. Dieu, ici, n’a rien de mystique : c’est la persistance. Soit le fait d’être encore là, micro en main, quand la logique voudrait le contraire. Musicalement, l’album s’inscrit dans la continuité de son œuvre solo post-Griselda : beats sombres, souvent austères, boom bap granuleux, nappes minimales. Conductor Williams, The Alchemist, Apollo Brown, araabMUZIK : les habitués sont là, au service d’un rap qui refuse le spectaculaire. Même Timbaland, invité inattendu, se plie à l’exercice : pas de clinquant, juste une mécanique nerveuse, presque anxieuse. Les prods ne cherchent jamais à sauver Conway : elles l’encerclent.
Dès “Gun Powder“, introduit par un extrait militant de H. Rap Brown (1968), Conway replace son histoire individuelle dans une généalogie de violence politique et raciale. Rien n’est décoratif. Chaque sample agit comme une preuve versée au dossier. Sur “BMG” ou “I Never Sleep“, il documente l’ascension sans illusion : l’argent n’a pas réparé les absents, la reconnaissance n’a pas anesthésié la parano. Le succès, chez Conway, est un endroit bruyant où l’on reste seul. L’écriture frappe par sa sécheresse. Pas de métaphores luxuriantes, pas d’effets de manche. Conway raconte la mort des proches, les trahisons, les enfants perdus, les silences familiaux, avec une frontalité presque gênante. Sur “Hold Back Tears“, il ne joue pas l’émotion : il la retient, justement, comme on serre les dents. Roc Marciano, sur “Diamonds“, agit en miroir froid : même détachement clinique, même art du détail cruel.
La longueur de l’album -plus d’une heure, pourra rebuter. Certains morceaux se ressemblent, volontairement. Mais cette répétition fait sens : elle mime l’obsession, la rumination, comme une impossibilité à tourner la page. “You Can’t Kill God With Bullets” n’est pas conçu pour séduire, encore moins pour divertir. C’est un bloc compact, une masse de vécu empilée piste après piste, sans échappatoire mélodique. Conway ne cherche plus à prouver qu’il est l’un des meilleurs lyricistes de sa génération, il sait et nous aussi que c’est acquis. Il documente autre chose : ce que coûte la survie, ce que laisse la violence chez un homme quand elle ne le tue pas. Un rap nitzschéen, fait de cicatrices, de mémoire lourde, presque immobile. Pas un disque qui court après l’époque, mais qui la regarde droit dans les yeux, sans ciller. Même pas peur des balles, tiens.
Conway The Machine “You Can’t Kill God With Bullets” (Drumwork Music Group), 2025)
