“Slow Horses”, l’espionnage quand il sent le froid et le renfermé

“Slow Horses”, l’espionnage quand il sent le froid et le renfermé
Dans un paysage saturé de séries d’espionnage pressées de prouver leur importance, celle-ci avance à contretemps. Elle regarde le pouvoir depuis ses marges, les services secrets depuis leurs échecs, et transforme la mise au rebut en poste d’observation privilégié. Une série britannique qui préfère l’odeur du renfermé à l’héroïsme sous cellophane.

À première vue, “Slow Horses” ressemble à une anomalie. Série d’espionnage britannique lancée en 2022 sur Apple TV+, elle adapte les romans de Mick Herron (cycle “Slough House“, publié à partir de 2010 chez John Murray) en prenant un malin plaisir à déplacer le regard. Ici, pas de sommets héroïques ni de bureaux vitrés : l’action se joue dans une annexe disgracieuse du MI5, véritable purgatoire administratif où l’on parque les agents qui ont fauté, trébuché, échoué, et que l’institution préfère oublier sans jamais les absoudre.

Le concept pourrait tourner au gimmick. Il devient au contraire un outil critique redoutable. “Slow Horses” parle moins d’espionnage que de bureaucratie, de déclassement, de la façon dont un système recycle ses erreurs sans jamais les réparer. Le Royaume-Uni post-Brexit affleure partout, sans être nommé : paranoïa diffuse, nostalgie du prestige perdu, fantasmes sécuritaires. Rien n’est souligné, tout est observé à hauteur d’homme, ou plutôt à hauteur d’employé relégué.

Au centre du dispositif, Gary Oldman, méconnaissable et impérial, signe l’un de ses rôles les plus savoureux depuis “La Taupe” (“Tinker Tailor Soldier Spy“, Tomas Alfredson, 2011). Jackson Lamb, son personnage, est un chef d’unité misanthrope, sale, volontairement repoussant — mais stratège redoutable. Oldman joue contre son image, contre toute tentation de noblesse ou de rédemption. Il pue, il humilie, il observe. Et surtout, il laisse respirer la série, sans jamais la vampiriser.

La grande réussite de “Slow Horses“, c’est son ton. Un équilibre rare entre thriller sec, comédie noire et chronique sociale du déclassement. Là où beaucoup de séries d’espionnage cherchent l’adrénaline, celle-ci préfère l’usure, la répétition, le temps long. Les intrigues sont solides — héritage direct de l’écriture de Mick Herron, régulièrement saluée pour sa précision morale (par des titres comme “The Guardian” ou “The Times Literary Supplement“, mais ce sont les personnages, cabossés et persistants, qui s’imposent. La mise en scène, sans esbroufe, privilégie l’efficacité. Londres n’est jamais glamour, plutôt filmée comme un labyrinthe administratif fait de couloirs, d’open spaces, de parkings anonymes et de pubs sans charme. Tout est gris, fonctionnel, presque triste. Et c’est précisément ce qui donne à la série sa texture, son grain, sa vérité.

Slow Horses” agit aussi comme une démonstration silencieuse de la stratégie d’Apple TV+ : peu de séries, mais des projets identifiés, souvent issus de la littérature (“Pachinko“, “Foundation“), portés par des auteurs et une confiance assumée dans l’intelligence du spectateur. Pas de remplissage, pas d’intrigues étirées artificiellement, pas de faux prestige. Et c’est peut-être là que la série touche juste. Elle ne cherche ni l’esbroufe ni la légende. Elle regarde ceux que l’on a relégués au sous-sol, ceux que le système a cessé de valoriser — et suggère, avec un humour sec et une mélancolie tenace, que ce sont souvent eux qui voient le plus clair. Une série qui ne crie jamais victoire, mais qui murmure, ricane, et finit par s’imposer.

Charlie Doyle