Vertiges sous la neige

Vertiges sous la neige
Dans un village isolé des Hautes‑Alpes à la fin du XIXᵉ siècle, une institutrice tente d’enseigner la liberté de penser. Louise Hémon signe un premier long métrage où neige, vent et solitude deviennent autant de personnages, entre réalisme social et fable poétique.

Il y a, parfois, dans le bois blanc des sorties de Noël, un film qui ressemble moins à un cadeau estampillé qu’à une épreuve de regard, un long métrage qui s’introduit subtilement dans le paysage, dérange les habitudes visuelles et laisse une trace durable. “L’Engloutie“, premier film de Louise Hémon, en fait partie. Remarqué en festivals, ce drame pose une question simple et profonde : que devient l’humain confronté à l’immensité glacée du monde et aux fissures de la tradition ?

En 1899, dans le hameau isolé de Soudain, la vie est rude et les croyances, tenaces. Aimée (Galatea Bellugi), jeune institutrice laïque, arrive pour enseigner à quelques enfants. Méfiants, les habitants observent ses idées et ses livres comme autant d’épreuves. Le vent devient souffle, la neige devient chair, et chaque plan mesure le corps contre l’air gelé et la présence humaine contre l’indifférence du paysage.

Au‑delà de la confrontation entre tradition et modernité, le film explore une zone d’ambiguïté sensuelle : Aimée affronte les désirs enfouis dans la communauté, jusqu’à ce que la neige -dans une avalanche littérale, engloutisse les certitudes de chacun. Les rapports entre personnages -Aimée, Enoch (Matthieu Lucci), Pépin (Samuel Kircher), se chargent d’une énergie rare qui transforme le drame social en fable archétypale.

Sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes de Cannes et lauréat du Prix Jean‑Vigo 2025, “L’Engloutie” n’est pas un film de fête facile. Mais dans sa lenteur et sa blancheur extrême, il révèle une œuvre où lumière et ombre, liberté et tradition, modernité et montagne se répondent. Aimée incarne cette énergie conflictuelle, fragile et bouleversante, qui rappelle que les grands paysages sont toujours des miroirs de nos propres vertiges.

★★★★☆

Théo Delmas