Dijon, l’intime en éclats

Dijon, l’intime en éclats
Journal intime en apesanteur, “Baby” capte Dijon au moment précis où l’émotion déborde la forme : un disque fragile, domestique, traversé de cassures et d’élans inaboutis, qui préfère la vibration de l’instant à la solidité des chansons.

Quatre ans après “Absolutely“, Dijon Duenas revient avec “Baby“, album qui prolonge sa grammaire émotionnelle sans chercher à l’élargir. On y retrouve cette manière très personnelle de faire de la musique comme on tient un journal : à même la peau, sans distance, avec le refus presque programmatique de la forme stable. “Baby” n’est pas un recueil de chansons au sens classique, mais un enchaînement d’états, de fragments, de tensions mal refermées.

Enregistré en grande partie dans un cadre domestique, le disque porte la trace de ce moment de vie précis : Dijon y évoque explicitement la paternité, la relation, la peur de l’équilibre autant que son désir. L’émotion est partout, rarement filtrée. La voix, souvent laissée nue ou à peine soutenue, semble parler avant de chanter. Les arrangements, eux, se construisent puis se désagrègent : pianos interrompus, rythmiques qui bifurquent, nappes synthétiques qui surgissent comme des pensées parasites.

Musicalement, Baby avance par ruptures. Les premiers titres installent une fausse douceur (grooves souples, clins d’œil soul et R&B), rapidement fissurée par des choix de production abrupts. Dijon affectionne les cassures, les montages presque maladroits, les contrastes francs entre tendresse et dissonance. Sur plusieurs morceaux, la chanson semble volontairement abandonnée avant son accomplissement, comme si l’artiste préférait préserver la vibration initiale plutôt que d’en tirer une mélodie durable.

Cette esthétique du brouillon habité est à la fois la force et la limite de l’album. Quand elle fonctionne, elle produit de véritables moments de grâce : une pop bancale mais touchante, des éclats mélodiques qui surgissent sans prévenir, une sincérité désarmante. Mais à mesure que le disque avance, cette logique de l’esquisse finit par émousser l’écoute. Peu de titres s’imposent durablement ; beaucoup laissent une impression diffuse, agréable mais instable, qui se dissipe sitôt l’album terminé.

Baby” ressemble ainsi moins à une affirmation qu’à une étape. Un disque cohérent dans son refus de la maîtrise, profondément contemporain dans son rapport à l’intime et à la production, mais qui peine encore à transformer cette matière émotionnelle en véritable architecture musicale. Dijon y affirme une sensibilité singulière, indéniablement touchante, sans encore lui offrir l’écrin qu’elle mérite pleinement.

★★★☆☆

Dijon Baby” (2025)

Charlie Doyle