Le souffle progressif d’Hambourg
Si vous aimez les disques qui respirent, qui s’écoutent les yeux fermés et la tête en mouvement, “Kravetz” mérite une place d’honneur dans vos rotations. Chaque note, chaque silence, chaque montée d’orgue y raconte une histoire qui, plus de cinquante ans après sa sortie, n’a jamais cessé d’être pertinente, et attend toujours d’être pleinement entendue.
Au creux des années 1970, quand le rock allemand cherchait plus qu’un simple label – une voix, une âme, un disque étrange et lumineux fut gravé à Hambourg : “Kravetz“, unique solo du claviériste Jean‑Jacques Kravetz, Français d’origine mais cerveau discret d’une scène en pleine mutation. Aujourd’hui, ce vinyle au motif tourbillonant est une pépite oubliée que les amateurs compulsifs de progressif, de krautrock et de rock organique redécouvrent avec un mélange de surprise et de ravissement. Pourquoi on en parle aujourd’hui ? Parce qu’il n’a jamais dominé les charts. Il n’a même pas vraiment existé en dehors d’un cercle de passionnés, pourtant il condense à lui seul l’énergie d’une ville (Hambourg), d’une époque (le tournant 70‑71), et d’un moment de bascule entre blues, rock progressif et expérimentations sonores.
Ce qui frappe d’emblée à l’écoute, c’est cette sensation d’un groupe soudé — mais libre. Aux côtés de Kravetz aux orgues et synthétiseurs, Udo Lindenberg frappe la batterie, souffle dans les percussions et prête sa voix à la plupart des titres ; le guitariste Thomas Kretzschmer tisse des solos aigus et lyriques ; Carl‑G. Stephan à la basse et Roger Hook à la douze cordes complètent ce tableau d’une facture presque collective. L’exception ? “I’d Like To Be A Child Again” : une ouverture de près de dix minutes portée par l’éclatante voix d’Inga Rumpf (Frumpy / Atlantis) qui instille une mélancolie lumineuse, presque hallucinée, à ce rock progressif ancré dans une aspiration primitive à l’innocence.
Ensuite, c’est “Ann Toomuch” qui expose une densité musicale où la rythmique martèle tandis que l’orgue et la guitare se cherchent, s’effleurent puis s’envolent : un morceau qui incarne à la fois la tension et la liberté de l’époque. “Routes” glisse vers des paysages plus bruitistes, presque improvisés, avant que “When The Dream Is Over” — piano minimal, voix douce et presque nostalgique — ne nous ramène à un moment de pure introspection. Enfin, “Master Of Time”, longue pièce de clôture, est une sorte de manifeste : on y entend toute la verve d’un groupe qui ne cherche pas les refrains mais l’envergure, la circulation des motifs et des émotions plutôt que la mesure commerciale.
“Kravetz” est moins une collection de chansons qu’un voyage. Un voyage qui parle de frontières floues — entre rock progressif, krautrock et blues — et d’un temps où chaque note semblait vouloir repousser un peu plus loin l’horizon des possibles. La voix d’Inga Rumpf, les éclairs d’orgue, les poussées de guitare et la frappe de Lindenberg composent un univers à la fois ancré et flottant, minutieux et sauvage.
Ce disque, aujourd’hui réédité sous le nom “8 Days in April” (ou “The Hamburg Scene“), une traduction presque littérale de ce qu’il fut : huit jours d’enregistrement en avril 1972, une scène presque instantanée figée dans la cire, mérite d’être redécouvert. Il n’est pas seulement un objet de collectionneur : c’est un petit monument à la curiosité et à l’audace d’une génération de musiciens qui ne craignaient ni l’expérimentation ni la beauté brute.
★★★★☆
Kravetz “Kravetz” (Vertigo), 1972
