Lames intérieures et ascensions abruptes
Un disque taillé au scalpel, où Navy Blue transforme ses failles en prises d’escalade et grimpe sans filet entre ombre et lumière. Une montée sèche, tendue, qui tranche et soulève tout à la fois. Bleu Marine a touché le fond de la piscine, et c’est de là qu’il remonte, lame entre les dents, avec un disque qui fend l’eau et perce la surface d’un seul geste.
Sage Elsesser aka Navy Blue continue de creuser sa veine mystique avec “The Sword & The Soaring“, un disque qui ressemble moins à un album qu’à une ascèse, un parcours initiatique au bord du gouffre. On y avance pied nu, sur le fil d’une lame encore tiède, tandis que les beats s’évaporent comme si quelqu’un soufflait dessus. Pas de grand geste, pas de clinquant. Juste un rappeur qui, depuis ses ténèbres, cherche une ligne de fuite vers le haut.
Là où d’autres font du bruit, Navy Blue préfère les chuchotements. Il taille des vers courts, tranchants, qui laissent l’auditeur dans un état d’hyper-écoute. Le disque est traversé par une tempête intérieure : souvenirs cassés, ombres familiales, prières murmurées entre deux accès de lucidité. On sent la douleur partout, mais jamais la complaisance : ici, chaque cicatrice sert d’appui pour grimper encore un peu plus loin dans le clair. La production, minimaliste mais hantée, fait comme un halo autour de sa voix. Piano maigre, samples effleurés, quelques surgissements orchestraux : ça avance à pas lents, mais ça serre la gorge. On y entend un rap qui ne veut plus séduire, juste dire vrai : un gospel pour ceux qui ont perdu la carte et continuent malgré tout à marcher.
Moment d’apogée : une poignée de titres où la voix tremble, se redresse et finit par exploser en plein ciel : des morceaux comme “God’s Kingdom”, “Tale of Truth”, “24 Gospel” (avec un invité), “Sunlight of the Spirit”, chacun témoigne d’un instant de grâce tragique, d’une ascension volée à la nuit, d’un cri étouffé dans la lumière. On croit à la rédemption, puis tout retombe, Navy Blue n’offre pas de fin cathartique, seulement des fragments de lumière arrachés au passage. Et c’est déjà énorme.
Avec “The Sword & The Soaring“, Navy Blue signe l’une de ses œuvres les plus verticales : un disque qui regarde vers le bas pour mieux viser le haut. Une traversée ascétique, tendue, presque spirituelle — la preuve qu’on peut encore faire du rap un lieu de dépouillement, d’épure et d’incandescence. Bref : Navy Blue ne rappe pas, il élève. Et parfois, ça coupe.
★★★★☆
Navy Blue “The Sword and the Soaring” (Freedom Sounds), 2025.
