L’as du heavy
Si l’on devait résumer cet album en une image, ce serait celle d’un objet lancé à pleine vitesse contre une paroi et qui, en rebondissant, a laissé une empreinte indélébile. Pas de fioritures, pas de compromis : juste le son d’un trio qui a décidé que, pour eux, la musique devait être vécue comme une route sans éclairage, à la seule lueur des phares.
Il y a des disques dont l’odeur -l’huile de moteur, le whisky renversé, la braise des voitures, reste collée à la pochette. “Ace of Spades“, quatrième album de Motörhead, est de ceux-là : un objet qui condense l’essence du rock anglais en deux accords sales, un tempo de mitrailleuse et la voix râpeuse d’un capitaine de radeau qui a perdu la boussole mais pas l’appétit. Sorti à l’automne 1980, produit par Vic Maile et sculpté dans les mêmes quinze jours de studio qui donnèrent au groupe son relief immédiat, l’album n’a pas seulement trouvé son public, il a redéfini la brutalité élégante d’un genre tout entier.
L’icône qui porte le disque, c’est bien sûr le morceau titre. Écrite à trois (Lemmy Kilmister, Eddie Clarke, Phil Taylor), “Ace of Spades” est un manifeste de vitesse et de vice, un petit opéra cynique sur le jeu, la chance et la loi du plus dur. Sa trajectoire est limpide : riff d’ouverture – claquement sec – couplets balayés par un Lemmy qui éructe comme un joueur qui sait que la table est pipée mais qui va quand même miser sa chemise. Deux minutes quarante-huit de tension pure, puis l’explosion. Le single, publié en octobre 1980, et le disque qui suivit firent du trio une machine de scène quasi invincible.
Ce qui surprend quand on réécoute cet album quarante ans après, ce n’est pas seulement la violence — qui, dans le paysage contemporain, est devenue banale — mais la lisibilité : tout est clair, net, mis à nu. Vic Maile, au pupitre, refuse les couches opaques ; il laisse parler les micros et les cymbales, et la rythmique de Phil ‘Philthy’ Taylor martèle comme un essieu d’acier. Eddie Clarke cisèle des attaques courtes, sèches, parfois bluesy, qui servent la chanson plutôt que l’ego. Cette économie de moyens donne au disque une immédiateté presque primitive, et c’est sans doute ce qui lui permettra d’irradier au-delà du public metal de l’époque.
Côté réception, “Ace of Spades” bascule Motörhead dans une autre dimension. L’album devient leur plus gros succès commercial au Royaume-Uni (il flirte avec le top 5 et obtiendra peu après une certification or) et, plus important encore, il installe l’anthem : la chanson-totem que le public reprend en chœur, la déflagration que nul concert n’ose ignorer. Sur le plan critique, si certains regardèrent d’abord le trio comme des bandits bruyants, le temps a transformé la réputation : le disque figure aujourd’hui dans de nombreuses anthologies et listes canoniques, attestant d’une influence majeure, y compris sur la naissance du thrash.
La légende autour d’”Ace of Spades” participe elle-aussi à l’aura du groupe. De la pochette (trois hors-la-loi posant dans un décor désertique factice, poncho et cartouchières, image qui joue la carte western punk) aux passages télévisés où le son de la scène s’affranchit des normes de la télévision britannique (“Top of the Pops” reste un souvenir brûlant), tout concourt à forger l’icône. Musicalement, cet album est équivoque… et c’est sa force. Motörhead se réclame du rock’n’roll mais son geste est aussi sauvage que précis : il emprunte au punk sa frontalité, au heavy sa densité, et au blues sa trajectoire dramatique. Le résultat est un condensé d’agressivité mélodique qui a projeté des générations de musiciens : du speed metal au thrash, beaucoup reconnaissent l’ADN laissé par ce disque. Les classements modernes ne mentent pas : la postérité l’a rangé parmi les albums incontournables des années 1980.
Mais l’héritage ne se mesure pas qu’en récompenses ou en classements, il se lit surtout dans la longévité du morceau. “Ace of Spades” survit aux modes ; il devient rituel, ponctue films, arrivées de cortèges punk et hommages posthumes. Lemmy, figure centrale et paradoxale : charismatique, misanthrope, icône populaire, porte ce morceau au-delà de son propre mythe. À l’écoute aujourd’hui, on perçoit une équation simple : authenticité + dosage minimaliste = impérissable.
★★★★☆
Motörhead “Ace of Spades” (Sanctuary Records), 1980
