Oli XL, la froideur qui groove

Oli XL, la froideur qui groove
Lick the Lens – Pt.1” n’est pas un simple disque électronique : c’est une chambre d’échos entre passé, présent et futur, un espace où la froideur devient chaleur réflexive, où le son clinique se fait caresse, et où l’écoute trouve enfin son corps.

Il y a un peu plus de 25 ans, Warp Records, déjà pionnier du son électronique britannique, publiait “Artificial Intelligence“, une compilation qui allait bouleverser la perception du genre. Regroupant des figures comme Aphex Twin (ici sous l’alias The Dice Man), Autechre, Richie Hawtin ou encore Musicology, cette compilation n’était pas conçue pour les dancefloors mais pour le salon, la chambre, la contemplation profonde. Elle posait les bases de ce que la critique nommera plus tard IDM (pour Intelligent Dance Music) : une électronique pensée pour l’écoute, autant mentale que rythmique. Une électronique qui interroge autant qu’elle pulse.

Trois décennies après ces premières impressions d’un futur sonore, la science‑fiction que la pochette promettait -ce robot dans un fauteuil, entouré de Kraftwerk et de Pink Floyd, n’est plus une métaphore lointaine. Elle est là, incarnée, audible. “Lick the Lens – Pt.1“, le nouveau court format du producteur britannique Oli XL, prolonge cette lignée avec une clarté clinique.

Sur cet album, Oli XL n’est pas un collectif ni un phénomène de réseau social : il est un architecte du son solitaire, façonnant des textures froides, presque chirurgicales, où les rythmes naissent de détails et les harmonies de quasi‑silences. Les bruitages évoquent parfois les jeux vidéo -courts éclats numériques, machines qui respirent, mais sans jamais céder à la facilité nostalgique : ils sont des éléments structurants, des modules de narration plus que des gimmicks.

La musique de Oli XL s’inscrit dans une continuité historique qui relie l’IDM d’il y a trente ans aux formes électroniques mutantes d’aujourd’hui. Là où “Artificial Intelligence” invitait l’auditeur à reconsidérer la techno comme musique d’écoute, Oli XL tend vers un son qui est autant pensée que chair, combinant une rigueur algorithmique à une vraie présence — un groove discret, jamais démonstratif. On pense, bien sûr, aux figures tutélaires d’Autechre pour la précision des constructions rythmiques, mais aussi à des approches plus récentes qui mêlent introspection et rupture sonore.

Sur “Lick the Lens“, chaque piste fonctionne comme un fragment d’un univers plus vaste — un univers qui ne se dévoile qu’au fil des écoutes, insistantes et concentrées. On y retrouve des influences communes avec les marges de l’électronique contemporaine (de Oneohtrix Point Never à certains travaux plus intimistes de producteurs de la scène Warp actuelle), mais toujours filtrées à travers une esthétique propre : polie, distante, intime comme une pensée en train de se former.

Warp prouve avec cette sortie qu’il conserve un appétit intact pour les musiques mutantes et audacieuses : celles qui exigent une attention, qui déplacent les contours du genre sans compromission. Oli XL, dans cette trajectoire, apparaît comme un héritier digne et singulier : ni successeur direct, ni héritier orthodoxe, mais plutôt un créateur qui reprend et réinvente la tradition Warp d’écouter le futur avant qu’il ne devienne audible.

★★★★★

Oli XL “Lick the Lens – Pt.1” (Warp Records), 2025

J-Marc Grosdemouge