Paul, Art et Central Park
Même sans être fan de toute leur production, difficile de nier la force de ce moment : un répertoire passé au révélateur d’une foule gigantesque, non pas chantante, mais présente, bruyante, insistante. Central Park ne reprend pas les chansons, il les entoure, les juge, les amplifie. Et c’est largement suffisant.
On peut rester à distance de Simon & Garfunkel. Trouver leur folk trop propre, leur nostalgie trop bien coiffée. Mais “The Concert in Central Park” impose autre chose : non pas une adhésion, mais une évidence. Celle d’un répertoire confronté, sans filtre, à une foule hors norme. Le 19 septembre 1981, plus de 500 000 personnes se massent dans le grand espace vert de New York pour un concert gratuit organisé afin de financer la rénovation du parc. Simon et Garfunkel, séparés depuis une décennie, acceptent de rejouer ensemble. HBO filme, le disque sort en 1982.
L’album fonctionne comme une exposition, un panorama accéléré de leur œuvre commune et des années solo de Paul Simon. “Mrs. Robinson“, “The Boxer“, “Homeward Bound“, “The Sound of Silence” : des chansons tellement intégrées à la mémoire collective qu’elles pourraient s’user. Mais ici, elles tiennent. Parce qu’elles sont encadrées, soutenues, parfois presque submergées par les réactions du public. On n’entend pas Central Park chanter. On est pas chez Patriiiiick Bruel. Mais on l’entend réagir. Une clameur énorme à l’apparition du duo. Des ovations qui coupent les transitions. Des applaudissements qui débordent, insistent, s’attardent. La foule n’accompagne pas les chansons : elle les encadre, les valide, les pousse vers autre chose. Elle agit comme une pression constante, un contrechamp sonore qui rappelle que ces morceaux ne leur appartiennent plus tout à fait.
Sur scène, ce n’est pas un duo figé dans la nostalgie. Le groupe est massif, précis, très produit. Et au centre du dispositif rythmique, Steve Gadd. Sa batterie déjà légendaire sur “Still Crazy After All These Years” prend ici une dimension spectaculaire. Sur “Fifty Ways to Leave Your Lover“, surtout dans le final, il impose un groove sec, nerveux, presque insolent, qui tire le morceau hors de toute tentation muséale. Ce n’est plus du folk chic : c’est du muscle.
Ce concert dit aussi quelque chose de la relation entre Simon et Garfunkel. Peu de regards, peu de complicité affichée. Deux voix qui se retrouvent sans se confondre. Ils ne rejouent pas leur mythe : ils le mettent à l’épreuve, devant une foule immense qui applaudit chaque respiration, chaque harmonie retrouvée. Ce live n’est ni leur disque le plus audacieux ni le plus radical. Mais c’est sans doute le plus exposé. Celui où leurs chansons cessent d’être des monuments figés pour redevenir des objets publics, soumis à la réaction immédiate, parfois écrasante, d’un demi-million de corps.
★★★★☆
