Catherine Ringer, une voix qui nous appartenait

Catherine Ringer, une voix qui nous appartenait
Catherine Ringer est morte à 68 ans, emportée par un cancer foudroyant. Avec Fred Chichin, elle avait inventé les Rita Mitsouko, l’un des groupes les plus libres et les plus difficiles à enfermer dans une case de la musique française. Mais Ringer était devenue davantage qu’une chanteuse : une présence familière, presque intime, dont beaucoup avaient le sentiment qu’elle leur appartenait un peu.

Nous l’avions vue à La Cigale, quelques mois après la disparition de Fred Chichin. Elle chantait les Rita Mitsouko sans lui. Il fallait le faire : reprendre ces chansons écrites, composées et bricolées à deux, avec celui qui venait de disparaître. Catherine Ringer était émouvante, courageuse. Elle avait dit qu’elle pensait que Fred aurait aimé ça.

Fred était mort en novembre 2007. Catherine reprendra pourtant la scène dès mars 2008 avec “Catherine Ringer chante les Rita Mitsouko and more“. Ce retour n’avait rien d’une tournée nostalgique. Il fallait continuer à faire vivre ces chansons parce qu’elles étaient encore vivantes, et parce que l’histoire des Rita n’était pas terminée avec la disparition de celui qui les avait créées avec elle.

Ringer et Chichin s’étaient rencontrés en 1979. Ils avaient commencé par travailler ensemble pour le théâtre avant de former ce duo qui allait devenir les Rita Mitsouko. Ils composaient chez eux, expérimentaient, mélangeaient les instruments, les styles et les idées. Au début des années 2000, dans les notes de la compilation Bestov, Philippe Manoeuvre se demandait si les Rita étaient pop ou rock. On pourrait ajouter chanson, funk, punk, électronique. Aucune de ces étiquettes ne suffit vraiment.

Ce qui comptait chez eux, c’était l’expérimentation. Ils pouvaient fabriquer des hits sans jamais sombrer dans la variété, faire entrer des sons improbables dans des chansons immédiatement mémorisables, passer du bizarre au populaire sans demander la permission à personne.

Du “Petit Train” aux Sparks

Marcia Baïla” les avait rendus célèbres, mais réduire les Rita à ce tube serait passer à côté de l’essentiel. Leur musique pouvait être immédiatement populaire et profondément étrange. C’est probablement ce qui explique qu’elle ait aussi bien résisté au temps. “Le Petit Train” en est l’un des exemples les plus saisissants. Sur une musique légère, presque guillerette, Ringer chante les camps de la mort et la déportation par voie ferrée. Le morceau figure sur “Marc et Robert”, en 1988, alors que son père, le peintre Sam Ringer, avait lui-même été déporté.

Les Rita pouvaient aussi enregistrer avec les Sparks. Sur Marc et Robert, Ron et Russell Mael participent notamment à “Singing in the Shower“, devenu l’un des morceaux les plus populaires de leur collaboration. Le duo avec Marc Lavoine, Qu’est-ce que t’es belle, sorti la même année, montre une autre facette de Ringer : elle pouvait entrer dans une chanson pop et sentimentale sans perdre cette voix, cette présence, cette étrangeté qui n’appartenaient qu’à elle. Elle pouvait aller partout sans jamais vraiment quitter Catherine Ringer.

Une liberté qui dépassait la musique

Cette liberté existait aussi en dehors des chansons. Ringer n’a jamais beaucoup aimé les cases qu’on voulait lui assigner, notamment celles concernant les femmes, leur corps, leur sexualité ou leur manière de se comporter. Elle défendait le droit des femmes à disposer de leur corps et s’était également engagée sur les questions écologiques. En 2024, lors de la cérémonie célébrant l’inscription de l’IVG dans la Constitution, elle interprète une version revisitée de La Marseillaise. Lorsque Emmanuel Macron tente ensuite de lui faire la bise, elle esquive. « Je ne suis pas son pote », expliquera-t-elle. La scène résume assez bien le personnage : même dans une cérémonie officielle, Ringer ne semblait pas disposée à jouer le rôle qu’on attendait d’elle. Elle avait aussi consacré beaucoup d’énergie à faire reconnaître le travail de son père, le peintre Sam Ringer. Rescapé de la déportation, celui-ci était resté relativement méconnu. Catherine a contribué à faire connaître son œuvre, notamment en organisant en 2023 une vente d’une centaine de ses tableaux, dessins et gravures. Son histoire familiale nourrissait aussi directement son travail avec les Rita, notamment dans Le Petit Train.

Une voix qui reste

Il y a quelque chose de terriblement triste dans la mort de Catherine Ringer. Elle avait fait danser la France sur “Marcia Baïla“, chanson consacrée à Marcia Moretto, danseuse et amie morte d’un cancer à 36 ans. Le morceau, sorti en 1985, allait devenir le premier immense succès des Rita. Quarante et un ans plus tard, Ringer disparaît à son tour d’un cancer foudroyant. Le rapprochement est évidemment cruel, mais il ne faudrait pas transformer cette coïncidence en symbole facile. Ce qui reste surtout, c’est une voix. Et foudroyante, sa voix l’était : pas seulement par sa puissance, mais parce qu’elle était immédiatement reconnaissable, capable de passer du cri au rire, de la provocation à la fragilité, avec une liberté qui n’a jamais vraiment trouvé d’équivalent.

C’est sans doute pour cela que sa disparition donne une impression aussi étrange. Beaucoup de gens avaient pour Catherine Ringer un attachement qui dépassait largement la musique. On ne la connaissait pas, évidemment, mais on avait grandi avec elle. On l’avait vue dans des clips, sur des pochettes, à la télévision, sur scène. On avait dansé sur “Marcia Baïla“, chanté “C’est comme ça“, convenu que les histoires d’amour finissent mal en général, entendu sa voix avec Marc Lavoine ou les Sparks. Pour certains, elle était là depuis l’enfance. Elle faisait partie du décor, mais d’un décor vivant, imprévisible, capable de surgir n’importe où. Une voix, un visage, une façon de bouger, de parler, de chanter qui avaient fini par entrer dans nos vies sans qu’on sache exactement quand.

Il reste Fred, les Rita, les chansons, les images et les concerts. Il reste cette soirée à La Cigale où elle remontait sur scène malgré l’absence de celui avec qui tout avait commencé, avec cette idée que Fred aurait aimé ça. Elle avait trouvé le courage de continuer, et nous avions eu la chance de la voir.

Alain Cattet

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