La pop comme système intérieur
Un album d’isolement et de perfectionnisme, dense sans jamais devenir opaque, cérébral sans se glacer. Une œuvre refermée sur elle-même, mais le regard obstinément tourné vers le ciel. “Andromeda Heights” ne cherche ni l’adhésion immédiate ni la consolation facile : il construit son propre monde, et invite l’auditeur à y séjourner.
Sorti en 1997, “Andromeda Heights” arrive à un moment de décrochage silencieux pour Prefab Sprout. Après l’élégance limpide de “Steve McQueen” (1985) et la sophistication orchestrale de “Jordan: The Comeback” (1990), Paddy McAloon s’est volontairement retiré du circuit pop traditionnel. Finis les studios prestigieux, les producteurs stars, le dialogue constant avec l’industrie. Il compose désormais chez lui, seul, entouré de machines, de partitions et de silences. Sa santé décline ; ses problèmes de vue, abondamment documentés dans la presse britannique à la fin des années 1990, modifient son rapport au monde, au temps, à l’espace, et donc à la musique.
Le disque est souvent rangé dans la catégorie commode des œuvres « tardives », parfois même « mineures ». Erreur de focale. “Andromeda Heights” n’est pas un album affaibli : c’est un album replié. Il remplace l’ouverture pop par une logique intérieure, presque architecturale. Une musique tournée vers elle-même, non par narcissisme, mais par nécessité. McAloon n’y cherche plus l’évidence, encore moins le consensus. Il bâtit un système.
Orchestrer l’intime
Dès “Electric Guitars“, le programme est posé : la chanson pop comme construction savante, quasi abstraite, saturée de cordes synthétiques, de contrechants, de modulations harmoniques en cascade. Chaque morceau semble vouloir contenir plusieurs chansons à la fois. Les mélodies bifurquent, se prolongent, se répondent. Rien n’est jamais posé pour flatter l’oreille : tout est pensé pour l’occuper.
“A Prisoner of the Past” et “The Mystery of Love” approfondissent cette logique d’enfermement volontaire : chansons longues, sinueuses, où les thèmes amoureux sont disséqués plutôt que racontés. McAloon continue d’écrire sur l’amour, mais comme on démonte une mécanique complexe — avec précision, obsession, distance. Une pop analysée plutôt que vécue, selon une intuition déjà formulée par Simon Reynolds dans plusieurs textes consacrés à Prefab Sprout dans les années 1990.
La production, souvent jugée « lourde », est pourtant le cœur du projet. “Andromeda Heights” sonne comme un esprit encombré, traversé par trop d’idées pour les hiérarchiser. Là où “Steve McQueen” brillait par sa clarté émotionnelle, cet album privilégie la densité mentale. Les refrains se dérobent (“Anne Marie“, “Steal Your Thunder“), les chansons se replient sur leurs propres règles internes. Même “Whoever You Are“, l’un des rares titres à connaître une existence radiophonique, apparaît presque comme une anomalie : une éclaircie pop coincée dans un ensemble beaucoup plus labyrinthique.
Un disque hors du temps
À la fin des années 1990, alors que la britpop recycle ses mythologies et que la pop britannique s’épuise dans le clin d’œil rétro, Prefab Sprout livre un disque presque indifférent à son époque. Andromeda Heights ne dialogue ni avec ses contemporains ni avec son propre passé immédiat. Il flotte. Les compositions donnent l’impression d’un compositeur écrivant pour un futur abstrait, débarrassé de toute urgence commerciale.
Des morceaux comme “Avenue of Stars” ou “Swans” installent une beauté suspendue, presque immobile, tandis que “The Fifth Horseman” et “Weightless” poussent encore plus loin cette sensation d’apesanteur mentale. “Life’s a Miracle” agit comme un point d’équilibre fragile : une chanson d’apparence simple, mais minée de l’intérieur par des modulations constantes. Le morceau-titre, “Andromeda Heights“, referme l’album en racontant le rêve de construire une maison pour s’y reposer loin du tumulte, protégé par la constellation d’Andromède. Tout y est déjà contenu, replié, absorbé. Une musique qui regarde le monde à distance, depuis un point élevé, non par mépris, mais par fatigue.
La presse musicale anglo-saxonne a souvent comparé McAloon à un Paul McCartney tardif ou à un Brian Wilson post-“Smile” : comparaisons écrasantes, mais pas infondées. Rares sont les songwriters capables d’un tel sens de la modulation sans jamais rompre le fil de la chanson. “Andromeda Heights” n’est pas un disque de séduction immédiate. Il exige une écoute attentive, presque immersive, tant il refuse la hiérarchie classique entre couplets, refrains et climats. Mais cette exigence n’est jamais gratuite. Elle traduit une foi intacte dans la chanson pop comme forme majeure, capable d’absorber la complexité sans renoncer à la mélodie. Un disque fermé, peut-être, mais le regard tourné vers le ciel étoilé. Mais habité. Et, à sa manière discrète, vertigineux.
★★★★☆
