Collision douce, chaos intime

Collision douce, chaos intime
Avec “Collide“, Leif transforme l’électronique en chambre d’échos émotionnelle : un disque de frottements, de souvenirs mal rangés et de matières sonores qui s’entrechoquent sans jamais se neutraliser. Un album discret, mais majeur, qui confirme l’art singulier du producteur britannique à faire de l’accident une esthétique et du fragment une forme de grâce.

Il y a chez Leif une manière obstinée de refuser la frontalité. “Collide” ne s’écoute pas comme un album de club music, ni même comme un disque d’ambient au sens classique : il s’approche plutôt, par touches, par dérives successives, comme une pensée qui hésite avant de se formuler. Fidèle à l’ADN du label AD 93, l’album s’inscrit dans cette lignée d’œuvres où l’électronique devient un espace mental plus qu’un genre codifié, quelque part entre la mélancolie post-IDM, les ruines du dub techno et une sensibilité presque folk, déplacée dans le champ numérique.

La matière première du disque est connue : une guitare ancienne, imparfaite, utilisée non comme instrument mélodique mais comme générateur de textures, de parasites, de tensions. Leif ne la “sample” pas : il la laisse résister. Les notes se déforment, les accords se désagrègent, et c’est précisément dans ces instabilités que “Collide” trouve son cœur battant. À la manière de certains disques de Tim Hecker ou des travaux les plus introspectifs de Actress, le son ici est moins un vecteur qu’un symptôme : quelque chose qui affleure, qui tremble, qui refuse la netteté.

Les morceaux avancent par micro-mouvements. Des pulsations apparaissent, s’évanouissent, reviennent autrement. Rien n’est jamais totalement résolu. Cette écriture en suspens donne au disque une temporalité étrange : ni vraiment immersive, ni complètement narrative. On pense parfois à une version désossée de la techno, vidée de sa fonction mais pas de sa tension, ou à une ambient qui aurait conservé le goût du rythme sans jamais s’y abandonner. Chaque titre semble dialoguer avec le précédent par échos et décalages, renforçant l’idée d’un album pensé comme un continuum plutôt qu’une suite de morceaux autonomes.

Ce qui frappe surtout, c’est la justesse émotionnelle de “Collide“. Sans jamais verser dans le pathos, Leif parvient à capter quelque chose de profondément humain : la sensation de mémoire fragmentée, de gestes anciens rejoués dans un présent incertain. Le disque parle de collisions : entre instruments et machines, passé et présent, contrôle et abandon, mais aussi de ce qui subsiste après l’impact : des résonances, des débris, parfois une forme de beauté inattendue.

À l’heure où beaucoup d’électronique contemporaine cherche soit la performance technique, soit l’efficacité immédiate, “Collide” prend le contre-pied. C’est un disque qui demande de l’attention, mais qui la rend au centuple. Un album de détail et de profondeur, qui s’inscrit durablement dans le paysage discret mais essentiel d’une électronique sensible, cérébrale sans être froide, expérimentale sans être démonstrative.

★★★★★

Leif ”Collide” (AD 93), 2025

Alain Cattet