Le disque où Prince a accepté de changer d’époque
Même à lui, ça pouvait lui arriver : en 1991 Prince doute, mais se réinvente. Et retrouve le sommet des ventes. “Diamonds and Pearls” capte un moment rare : celui d’un artiste contraint de négocier avec son époque, d’ouvrir son œuvre à d’autres voix, d’accepter la perte de contrôle. Un disque de transition, fragile et incandescent, où le génie apprend à ne plus être seul.
En ce début d’années 90, Prince n’est plus au sommet. Il n’est pas non plus au fond. Il est ailleurs, dans cet entre-deux inconfortable où les certitudes vacillent, où l’époque se dérobe, où le génie, pour la première fois peut-être, doute de lui-même. Cet album naît de ce moment précis : un disque ni conquérant ni nostalgique, mais traversé par une question sourde que Prince formulera un jour à son ingénieur du son Michael Koppelman : “Si quelqu’un est un génie, est-ce qu’il l’est toujours ?”
La fin des années 80 a été rude. “Graffiti Bridge“, présenté comme une suite spirituelle à “Purple Rain“, s’est écrasé au box-office. Le paysage musical américain a changé de centre de gravité. Le R&B n’est plus le langage dominant, le hip-hop s’impose, et Prince -qui l’avait autrefois qualifié de musique “sans oreille”, se retrouve marginalisé dans un monde qu’il a pourtant contribué à inventer. Son ancien co-manager Randy Phillips dira plus tard que, malgré une aura intacte sur scène, Prince traversait “une phase créative étrange”, comme s’il avait “perdu son mojo d’auteur-compositeur”.
Refuser la caricature
Prince, lui, refuse la répétition. “Faire des tubes, c’est la chose la plus facile que je puisse faire, disait-il en 1991. Mais c’est comme recevoir un ruban pour une course que quelqu’un d’autre a gagnée. Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas me répéter.” La phrase peut sonner comme une posture, mais elle cache une inquiétude réelle : comment rester Prince sans devenir sa propre caricature ? La réponse ne viendra pas d’un concept, mais d’un groupe. Le New Power Generation n’est pas un simple backing band : c’est une collision de générations, d’énergies, de tempéraments. Michael Bland a 19 ans quand Prince l’appelle chez ses parents pour lui proposer de rejoindre le groupe. Tommy Barbarella vient du gospel. Rosie Gaines, chanteuse californienne à la personnalité affirmée, ose le contredire. Tony M introduit le rap dans un univers qui s’en méfiait encore. “Quand on a commencé “Diamonds and Pearls“, racontait Michael Koppelman, le groupe a changé Prince dans le bon sens. Ils l’ont allégé. Il riait beaucoup.”
Le disque se construit dans cette atmosphère de friction joyeuse, parfois chaotique. Les sessions s’enchaînent à Paisley Park à des heures improbables. “On enregistrait quand Prince en avait envie, raconte Michael Bland. Si j’étais au lit à trois heures du matin et que mon pager sonnait, je devais me lever et aller au studio.” Les morceaux naissent vite, souvent en une poignée de prises. Levi Seacer Jr., guitariste de la NPG, se souvient que certains titres ont été enregistrés « en vingt ou trente minutes ». Prince ne polit pas toujours, il capture.
C’est ainsi que surgit “Cream”, enregistré presque sans retouches. « Il ne l’a pas surchargé, explique Koppelman. C’est une véritable bouffée d’air sur un album très dense.” Michael Bland se rappelle que Prince lui avait simplement demandé de jouer “moins, comme Charlie Watts à l’époque de ‘Sticky Fingers’.” Prince, lui, confiera avec un sourire qu’il a écrit la chanson “en se regardant dans le miroir”.
Rap et politique au menu
Mais “Diamonds and Pearls” n’est pas qu’un disque de groove et de chair. Il est aussi politique, inquiet, traversé par l’état du monde. “Money Don’t Matter 2 Night“, écrit dans le contexte de la guerre du Golfe, rappelle que Prince n’a jamais cessé de regarder au-delà de lui-même. L’album oscille ainsi entre sensualité outrancière et gravité presque désenchantée, comme s’il refusait de choisir une seule posture.
Le rap, longtemps tenu à distance, s’invite au cœur du projet. Tony M se souvient de la méfiance initiale : “Je me sentais responsable d’introduire le hip-hop dans sa musique. Je devais affronter les fans de Prince, choqués qu’il adopte le rap, et en même temps la communauté hip-hop, qui lui reprochait ses déclarations passées. J’étais au milieu, à prendre des coups des deux côtés.” Prince, de son côté, admettra avoir changé de regard : “Je n’ai jamais dit que je n’aimais pas le rap. Je disais juste que les bons rappeurs étaient ceux qui savaient de quoi ils parlaient. Tout le monde a le droit de changer d’avis.”
Au centre émotionnel du disque, il y a Rosie Gaines. “Diamonds and Pearls“, la chanson, est écrite comme un duo, une rareté dans l’œuvre de Prince. “Rosie est comme une tornade, disait-il. Il n’y a jamais assez d’heures dans une journée pour sa voix. Jamais assez de bande.” Gaines apportait une contradiction salutaire. “Elle avait une personnalité très forte, se souvient la styliste Stacia Lang, et je pense qu’il aimait ça parce qu’elle pouvait être en désaccord avec lui.” Prince ira jusqu’à promettre de ne jamais interpréter ce morceau avec quelqu’un d’autre, serment rare chez un artiste peu enclin au partage.
À sa sortie, en octobre 1991, “Diamonds and Pearls” est un succès immédiat. Six singles, des clips omniprésents (MTV qui vient de s’éteindre, mène encore la danse). Mais réduire l’album à une opération de reconquête serait une erreur. “Diamonds and Pearls” n’est pas un disque sûr de lui. Il est parfois inégal, parfois trop long, souvent débordant. C’est précisément ce qui le rend précieux.
Prince n’y affirme pas une domination : il y négocie sa place. Il accepte de ne plus être seul, d’écouter, de se confronter à une époque qui ne lui appartient plus entièrement. Ce n’est pas son album le plus radical, ni le plus visionnaire. Mais c’est peut-être son plus humain. Prince ne retrouvera pas la position de surplomb qui fut la sienne dans les années 80, et avant de devenir culte au fil des ans, il s’offre une dernière fois un plongeon dans ce moment si rare : celui d’être le “truc dément” que la planète entière veut écouter.
★★★★☆
Prince “Diamonds and Pearls” (Paisley Park/Warner Bros), 1991
