Senser “Stacked Up”, l’émeute sous stéroïdes

Senser “Stacked Up”, l’émeute sous stéroïdes

Disque enragé, parfois imparfait, mais toujours urgent, “Stacked Up” est un instantané d’une époque où la fusion n’était pas un produit formaté, mais une explosion sonore née d’une colère bien réelle. Entre hip-hop, punk, metal et électro, Senser crache sa révolte sur fond de guitares hargneuses et de beats assassins. Un album où chaque riff est un pavé lancé contre l’ordre établi, chaque ligne un manifeste. Trente ans plus tard, la rage est intacte, et la question reste la même : “What’s going on?”

1994 : l’Angleterre s’enflamme sous la pression d’une jeunesse révoltée. La techno et la jungle battent dans les raves illégales, le hip-hop anglais trouve ses marques, le rock traverse sa période la plus turbulente entre le grunge américain et la britpop montante. Et au milieu du chaos, Senser sort Stacked Up, un album hybride et furieux qui claque comme une détonation.

Dès “State of Mind”, tout est dit. Une intro presque planante, une montée en tension, puis la gifle : basse assassine, guitare coup de fouet, et ce duo Heitham Al-Sayed/Kerstin Haigh qui se renvoie la balle dans un rap-rock vénéneux. Plus qu’un morceau, c’est une déclaration de guerre. Le son est massif, urbain, tendu comme une barricade sous tension. On pense à Public Enemy, à Rage Against the Machine, mais avec cette touche anglaise : plus électronique, plus claustro, plus vicieuse.

Les singles “Switch” et “The Key” renforcent l’assise du groupe. Scratchs ravageurs, phrasé haché comme un flow de Chuck D, refrains qui claquent comme des slogans. Senser ne s’embarrasse pas de demi-mesure : ici, la musique est politique, chaque riff est un pavé, chaque rime un coup porté contre l’ordre établi. “Age of Panic” fait l’effet d’une grenade. Une intro presque militaire, un beat qui s’accélère, une montée progressive qui explose en déflagration. On est dans le rouge, à fond, un pied dans la jungle music, un autre dans le punk, et au centre, une fusion inédite qui balance entre la rage et le groove. C’est l’un des sommets de l’album. “What’s Going On” et “Stubborn” ne lâchent pas la pression. Riffs massifs, breaks électroniques, voix qui crachent des vérités. On sent que Senser n’est pas là pour faire joli. L’énergie du punk, la noirceur du hip-hop et l’agressivité du metal cohabitent sans jamais perdre en intensité.

Mais “Stacked Up” ne se contente pas de cogner. Entre deux uppercuts, l’album explore. “One Touch One Bounce” et “Peace” jouent la carte de l’ambient et de l’électronique, avec des nappes plus aériennes qui tranchent avec l’agression frontale du reste de l’album. Des respirations, certes, mais qui tombent parfois à plat, cassant la dynamique d’ensemble. Senser sait aussi jouer avec le feu de la pop. “Door Game”, par exemple, est presque trop accrocheur, trop calibré pour les charts. Un léger faux pas dans un album qui, autrement, respire la spontanéité et l’urgence. Puis vient “Eject”, et tout repart à fond. Une intro thrash, un riff tranchant comme une lame, et cette impression d’être dans une course-poursuite urbaine sans échappatoire. Le disque se termine sur “No Comply”, dernier coup de pression avant le final instrumental “Worth”, qui clôt l’album sur une note plus introspective, comme si Senser laissait la fumée se dissiper après une heure de chaos.

Trente ans après, “Stacked Up” garde cette intensité brute qui manque tant à la musique fusion d’après. Là où tant de groupes ont édulcoré leur son pour plaire aux radios, Senser est resté radical. Si l’album a des moments de dispersion, il incarne néanmoins l’un des derniers grands cris de rage avant que le genre ne se dilue dans l’industrie.

★★★★☆

Senser “Stacked Up” (A&M), 1994

State of Mind / The Key / Switch / Age of Panic / What’s Going On / One Touch One Bounce / Stubborn / Door Game / Peanut Head / Peace / Eject / No Comply / Worth

Jean-Marc Grosdemouge