Monk & Canatella, trip-hop en chantier

Monk & Canatella, trip-hop en chantier
Sous ses allures discrètes, “Care in the Community” installe Monk & Canatella au cœur de la vague bristolienne. Un premier album criblé de bruitages urbains, de beats brisés et d’ambiances nocturnes, parfait contrechamp sombre et vulnérable à la vague montante du trip-hop en ces années 90.

Quand on pense à Bristol, les noms de référence viennent vite : Portishead, Massive Attack, Tricky. Mais il existe dans l’ombre des duos moins exposés – ou plus discrets, qui ramènent la ruine, l’asphalte mouillé, la sueur froide du bitume. Monk & Canatella sont de ces fantômes : à la fois silhouettes fuyantes et silhouettes décisives.

Leur premier album, “Care in the Community“, sur le petit label Cup of Tea, n’a rien d’un manifeste flamboyant, c’est une fissure. Un disque de recoins, d’interstices urbains, un album qui ne cherche pas à “séduire”, mais à “happer”. Les basses sont amples, parfois menaçantes, les rythmiques oscillent entre breakbeat minimaliste et groove bancal, comme si chaque battement était tiré dans l’ombre d’une ruelle. Le chant (et le spoken-word / chant brisé) de Jim Johnston se glisse dans les fissures sonores. Il n’impose pas à grand renfort de mélodie, il susurre, il traîne les syllabes, il peine, ce qui rend la mélancolie plus vraie, plus rugueuse. On pense aux âmes en veille, aux nuits sans fin, aux cendriers pleins et aux néons blafards.

Les morceaux comme “Darkus Twisted” ou “Flying High” semblent glitchés, décadrés — mais dans le bon sens. Ils possèdent cette élégance bancale : un peu instable, un peu sale, un peu vulnérable. Puis il y a “I Can Water My Plants“, qui, malgré son titre presque guilleret, garde ce trou d’air, ce léger vertige, ce goût de fumée et de moiteur. Mais l’album ne se résume pas à une simple atmosphère glauque. Par instants surgit une beauté fatiguée — une mélodie qui s’échappe, une ligne de basse sombre mais souple, un sample discrètement déformé. L’ensemble donne l’impression d’un carnet de nuit, griffonné à la va-vite, plein de mots cassés mais sincères.

À l’heure où le trip-hop commence à cristalliser des codes (cordes dramatiques, slow-mo croonings, beats soul) Monk & Canatella préfèrent se camper dans l’interstice, dans le flou, dans l’angle mort. Ce n’est pas un disque de grandes envolées : c’est un disque de survie, de survie intérieure. Et c’est précisément ce qu’on lui demande à 3h du mat, quand la fête est finie et qu’il reste le vide et l’odeur du tabac froid. On devine, derrière le discret artwork et la sortie modeste, une ambition réelle : ne pas rejoindre la lisibilité, mais creuser le creux, provoquer le malaise, l’hésitation, le trouble. Un pari risqué, mais -pour qui tend l’oreille, profondément touchant.

Care in the Community” n’a jamais les hautes sphères des charts trip-hop. Mais il marque un territoire. Celui de la marge, du réel tordu, de l’anonymat lumineux. Et dans cette marge, Monk & Canatella offrent un des visages les plus honnêtes -et les plus troublants, de l’underground britannique de 1996.

★★★★☆

Alain Cattet