L’État social retourné contre les pauvres

L’État social retourné contre les pauvres
Le sociologue et juriste Sacha Lévy-Bruhl démonte une idée reçue tenace : non, l’État social n’a pas été démantelé. Il s’est transformé en instrument de contrôle, de mise au travail et de discipline des classes populaires. Un essai indispensable pour comprendre ce que l’action publique fait aujourd’hui à la pauvreté.

On répète depuis des décennies que l’État social serait en voie d’extinction, miné par le néolibéralisme et l’austérité. C’est précisément cette idée que Sacha Lévy-Bruhl entreprend de renverser. Dans “Le grand renversement de l’État social” (PUF, 2023), l’auteur défend une thèse plus dérangeante encore : l’État social ne s’est pas effondré, il fonctionne à plein régime… mais contre ses propres bénéficiaires. Les administrations sont toujours là, les dispositifs aussi, les budgets n’ont pas disparu. Ce qui a changé, explique Lévy-Bruhl, ce n’est pas l’existence de l’État social, mais sa fonction politique. Loin de protéger les individus des risques sociaux, il organise désormais leur soumission au marché du travail, sous couvert d’“insertion”, d’“activation” et de “responsabilisation”.

L’aide comme condition

Le cœur de l’essai tient dans ce basculement : l’aide sociale n’est plus un droit, mais une épreuve. Une épreuve administrative, morale, comportementale. Le RSA conditionné à des heures d’activité, l’assurance chômage durcie, les contrôles renforcés, les sanctions automatiques : l’action sociale contemporaine repose sur une logique de contrepartie permanente.

Être aidé suppose de se montrer actif, docile, disponible. Le bénéficiaire est sommé de prouver sa bonne volonté, son employabilité, son mérite. Dans cette configuration, l’État social ne protège plus contre la précarité : il en gère les flux, il en régule les comportements, il en naturalise les effets. Lévy-Bruhl s’inscrit ici dans une tradition critique bien identifiée : Michel Foucault et la gouvernementalité, Robert Castel et la désaffiliation, Loïc Wacquant et l’État pénal, tout en montrant ce que la période actuelle ajoute : une bureaucratie morale, discrète mais redoutablement efficace. Radiations, suspensions “temporaires”, convocations répétées, dossiers incomplets : la violence est rarement frontale, mais elle use, décourage, isole.

Solidarité punitive

Ce que montre “Le grand renversement de l’État social“, c’est la disparition progressive d’une logique de droit universel au profit d’une logique de tri. L’aide ne dépend plus seulement d’une situation objective, mais d’une conduite jugée acceptable. La pauvreté devient une faute potentielle, une défaillance individuelle à corriger. L’essai évite pourtant la nostalgie. L’État social d’hier n’était ni féministe, ni antiraciste, ni écologiquement soutenable. Il reposait sur un compromis salarial productiviste et largement excluant. Mais Lévy-Bruhl identifie une rupture décisive : la transformation de la solidarité en instrument de gouvernement. Ce renversement éclaire la défiance massive envers les institutions, la colère sociale, l’abstention et, en creux, la montée des discours autoritaires promettant protection à celles et ceux que l’État social punit déjà.

À l’heure où l’on conditionne toujours plus les aides, où l’on parle de travail obligatoire et de “réarmement civique”, le livre agit comme un dévoilement. Il oblige à se poser une question simple, mais profondément politique : que reste-t-il de la solidarité, lorsqu’elle sert à discipliner plutôt qu’à protéger ?

Sacha Lévy-Bruhl, “Le grand renversement de l’État social“, Presses universitaires de France, 2023.

Clémence Marceau